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Titre

Formuler, guérir. La littérature entre médecine et magie (XXe-XXIe)

Dates

17-18 décembre 2020

Organisateur(s)

Prof. Muriel Pic, UNIBE

Christophe Barnabé, UNIBE

Sophie Jaussi, UNIBE, UNIFR

Intervenant(s)

Prof. Daniel HELLER-ROAZEN, Princeton University

Prof. Vincent Kaufmann, Université de St. Gall, Suisse

Camille Jaccard, UNIL, IHM, Suisse

Simon Kemp, University of Oxford

Alexandre Gefen, CNRS, Sorbonne Université, France

 

 

Description

Formules littéraires, magiques, mathématiques, chimiques, la formula ou petite forme, est une expression concise, nette, qui résume, c'est une forme déterminée, consacrée, c'est un ensemble de paroles rituelles à répéter. La formule agit, elle n'a rien à dire. Son action obéit à des accords tacites passés entre interlocuteurs, et c'est au sens de langage codé par des chiffres et des signes qu'elle entre au XVIIIe siècle dans le vocabulaire scientifique. La formule est une séquence linguistique où la signification vacille au profit du signe, du rythme, du son. Elle peut être un chant ou un nom qui contraint le démon à sortir d'un corps, ou délivre d'une maladie. La formule est mnémonique, il faut la répéter, elle est rigoureusement magique. Elle abolit le sens des mots au profit de l'action. On la retrouve dans toute la littérature de la modernité, au moins de l'Eureka de Poe (qui mobilisa à des titres divers Baudelaire, Mallarmé et Valéry), aux formules mathématiques de l'Oulipo et le bi-carré latin de Perec. Les formules sont aussi centrales dans ce que Daniel Heller-Roazen nomme les « langues obscures » (Langues obscures. L'art des voleurs et des poètes, trad. Françoise et Paul Chemla, Paris, Seuil, Librairie du XXIe siècle, 2017 ; éd. originale 2013) : jargon, dialecte, argot, cant, énigmes, tout un ensemble de formes occultes, dont les fonctions sont de communiquer au sein de minorités (les voleurs, les prostituées), de s'adresser aux dieux, de conserver des secrets. C'est un art poétique de la dissimulation, dans lequel comptent aussi les anagrames de Saussure, et auquel recourent également les poètes, de Villon à Tzara.

Mais l'une des fonctions des langues obscures est aussi la guérison. La formule magique et la formule pharmaceutique, le remède et la pharmacopée ont ceci de commun qu'elles repoussent la compréhension immédiate du sens au profit de l'action différée de la profération des mots, du chant, de l'incantation. Le poème est, selon Thomas Greene, « hanté par les vestiges de l'incantation primitive » (Poésie et Magie, Paris, Julliard, 1991).

La guérison est l'un des traits définitoires de toutes les cultures humaines. Rattachée à un instinct indéfectible, présent chez l'homme comme chez l'animal léchant ses plaies, elle représente l'une des expériences fondamentales que partagent les êtres vivants. La médecine, depuis Hippocrate, en a toujours fait son but essentiel, et les religions ont de tout temps investi les dieux ou leurs intercesseurs du don de guérison. Qu'elle soit affaire de savoir ou de foi, technologique ou rituelle, la guérison a tout aussi vigoureusement sollicité la vie des formes et l'imagination (reliques, ex-votos, carmina, exorcismes) que les gestes thérapeutiques et la science (chirurgie, purge, désinfection, médication). Constamment prise dans la dialectique entre science et magie, rationalisme et irrationalisme, la guérison concerne notre connaissance des ressources naturelles, ainsi que l'évolution des arts et des techniques, ou encore l'histoire des croyances. Toutes ces modalités possibles de la guérison déterminent largement notre rapport au monde, à l'autre, à soi.

Définie de manière strictement médicale comme un retour à l'état normal après une maladie, la guérison implique également la question des normes. En effet, par-delà science et magie, comme le montrent plusieurs penseurs qui ont abordé la notion (Nietzsche, Freud, Canguilhem, Starobinski, Benveniste, Foucault), cette dernière est inséparable de certains enjeux de pouvoir. Or, le rôle traditionnellement dévolu à la littérature n'est-il pas justement de subvertir et redéfinir les normes ? Si tel est le cas, la littérature serait une incarnation du pharmakon, simultanément poison et remède. À l'heure où la furor sanandi règne et récupère les arts en les réduisant à une supposée valeur thérapeutique, nous voudrions questionner ce que guérir veut dire en littérature, que ce soit sur un mode intransitif (revenir à la santé), transitif (rendre la santé à quelqu'un) ou pronominal (se guérir).

Il nous semble particulièrement opportun que ce débat soit ouvert en Suisse, où de nombreux écrivains sont venus chercher la santé, et où l'industrie pharmaceutique compte parmi les plus performantes au monde. Ce colloque réunira donc des chercheurs qui ont pensé les relations de la littérature avec d'autres disciplines afin de saisir le pluriel du mot guérisons et l'efficacité du verbe guérir.

 

Lieu

Université de Berne

Information
Places

20

Délai d'inscription 17.12.2020
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