Information détaillée concernant le cours

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Titre

Orientations contemporaines du récit historique

Dates

27 novembre 2020

Organisateur(s)

Prof. Dominique Kunz-Westerhoff, UNIL

Dr Jacob Lachat, UNIL

Intervenant(s)

[À confirmer:]

Prof. Emmanuel BOUJU, Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle

Ludivine BANTIGNY, maîtresse de conférences, Université de Rouen et Sciences Po Paris

Description

La pensée historique participe depuis une vingtaine d'années à l'exploration de nouvelles formes narratives, marquées par des convergences parfois problématiques entre démarche historienne et invention littéraire. De nouvelles méthodes singularisent le moi de l'historien·ne, recourent parfois à la fiction (Jablonka, 2014), valorisent l'anachronisme et le raisonnement contre-factuel (Deluermoz et Singaravélou, 2016), comme autant d'expériences herméneutiques susceptibles d'interroger les conditions du savoir. Il s'agit de rouvrir le passé à ses possibles à travers les outils heuristiques de la littérature, pour l'articuler à « l'histoire à venir » (Boucheron et Hartog, 2018). De leur côté, plusieurs écrivain·e·s prétendent adopter les protocoles d'enquête propres aux historien·ne·s, de la fouille dans les archives à la pratique du terrain. Se détournant du romanesque traditionnel, ils·elles réinvestissent par la marge les événements fondateurs de la grande histoire, à la recherche de leurs prémisses ou dans leurs coulisses.

Des retours obsédants des deux guerres mondiales aux processus de décolonisation, une part importante de la littérature contemporaine multiplie les tournants de l'histoire où bascule un monde, en faisant parfois reposer l'intrigue sur la « revenance » (Hamel, 2006) et l'entrelacement des strates temporelles (Ruffel, 2016). Apocalyptiques ou dérisoires, certains événements du passé sont explorés à partir des marges de l'historiographie dominante : plusieurs écrivain·e·s entendent faire place aux disparu·e·s et aux oublié·e·s de la mémoire collective, dans le but de porter sur eux·elles un éclairage renouvelé et de permettre leur reconnaissance, dans un engagement éthique de la voix narrative ancrée au présent (Bouju, 2006). S'ils·elles soulignent leur engagement sur les terrains de l'histoire savante, ainsi que leur usage rigoureux - ou décalé - de documents matériels, ils·elles proposent également des récits historiques adressés aux lecteur·trice·s, où le·la narrateur·trice est en relation interlocutive avec les personnages. De l'archive inédite à la production de nouveaux témoignages récoltés sur le terrain, une part importante de la littérature contemporaine prétend ainsi s'inspirer des méthodes de l'histoire et des sciences sociales, que ce soit à travers des « narrations documentaires » (Ruffel, 2012) ou des « factographies » (Zenetti, 2014).

Pour interroger cette présence massive et diffuse de l'histoire dans la littérature contemporaine, notre journée invite les doctorantes et doctorants à interroger les orientations actuelles du récit historique, de même que des recherches sur les récits historiques, sans limiter nécessairement le corpus d'œuvres au contemporain. Il ne s'agit pas de reconduire d'anciens débats qui ont porté, dans le sillage du linguistic turn, sur les frontières entre roman et histoire, mais plutôt d'aborder à nouveau frais le rôle de la narration, de la fiction, de l'énonciation, dans les écritures actuelles de l'histoire. Nous nous concentrerons en particulier sur : 

  • Des enjeux génériques : de Lukacs à Bakhtine, la théorie du roman s'est abondamment penchée sur le genre du roman historique tel qu'il se développe au XIXe siècle. Mais les récits historiques contemporains héritent-ils des propriétés de ce genre littéraire ? Si le roman historique peut apparaître aujourd'hui comme une « forme morte et fossile » (Philippe Forest, 2011), il n'en constitue pas moins, dans ses procédés parfois les plus traditionnels, l'une des veines les plus fécondes de la littérature populaire. Dans quelle mesure ce genre vient-il informer les formes narratives investies par les écrivain·e·s contemporain·e·s, de la biofiction au récit documentaire, en passant par l'autofiction ou d'autres genres en vogue ?
  • Des enjeux stylistiques dans la « transcription de l'histoire » (Emmanuel Bouju, 2006) : à l'heure où les travaux d'Hayden White sur les formes du « discours historique » sont largement remis en cause par les historien·ne·s de métier, comment penser les tropes du récit d'histoire contemporain ? En quoi la liste épique, par exemple, est-elle réinvestie aujourd'hui ? Quelle forme prend l'ironie, entre mise à distance du passé et présence familière de l'infra-ordinaire ? Comment la syntaxe vient-elle embarquer le lecteur ou la lectrice dans le rejeu de l'histoire ? Quelle part joue la métaphore dans l'épuisement d'un récit historique s'avouant « bâclé » ? Comment écrire l'incipit d'une histoire que nous connaissons déjà ? Comment la conclure à nouveau – s'il le faut ?
  • Des enjeux méthodologiques : quel statut ont les sources historiques dans le processus d'élaboration narrative et romanesque ? quelle est leur présence, textuelle ou visuelle, dans l'économie du récit ? Comment articulent-elles les sphères publiques et privées ? Sont-elles mêlées à d'autres sources, par exemple fictionnelles ? En quoi donnent-elles corps à l'événement, ou à la fiction historique ? Quelle valeur de vérité, quelle crédibilité revêt face à elles le romanesque ? Dans quelle mesure le récit historique est-il investi par l'érudition ou la recherche documentaire ? Comment le travail littéraire, notamment dans sa part d'imagination, interagit-il avec les sciences historiques – et réciproquement ?
  • Des enjeux sociologiques : comment comprendre la posture des écrivain·e·s qui se réclament aujourd'hui de l'histoire ? Quelles positions adoptent-ils·elles par rapport à la matière historique traitée dans leurs récits ? Quelles relations intellectuelles et sociales entretiennent-ils·elles avec la discipline historique ? Le succès de leurs livres participe-t-il d'une reconfiguration éditoriale de l'histoire savante ?
  • Des enjeux idéologiques et éthiques : quelles pensées de l'histoire, de la réalité sociale, de l'identité nationale les récits contemporains mettent-ils en œuvre à travers la narration du passé, et quel engagement narratif impliquent-ils dans le présent ? En quoi s'inspirent-ils de l'historiographie, et en quoi la critiquent-ils ? Le récit, défectif et incertain, d'un événement déploie-t-il ou mine-t-il la portée politique d'une « histoire des possibles » (Deluermoz et Singaravélou, 2016) ? Les représentations romanesques de la fin participent-elles d'un déclinisme, d'un fatum de la chute, d'un imaginaire apocalyptique ? Contribuent-elles à l'émergence d'un nouveau régime d'historicité ?

  

Bibliographie sélective

- Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire » (1940), Œuvres, III, Paris, Folio-Essais, 2003.

- Patrick Boucheron, « "Toute littérature est assaut contre la frontière". Note sur les embarras historiens d'une rentrée littéraire », in Savoirs de la littérature, Annales HSS, mars-avril 2010, n° 2, p. 441-467.

-, « On nomme littérature la fragilité de l'histoire », in Le Débat, 2011, n° 165, p. 41-56.

- Patrick Boucheron et François Hartog, L'histoire à venir, Toulouse, Anacharsis, 2018.

- Emmanuel Bouju, La transcription de l'Histoire. Essai sur le roman européen de la fin du XXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

- Emmanuel Bouju, « Force diagonale et compression du présent. Six propositions sur le roman « istorique » contemporain », Écrire l'histoire n°11. Histoire, Littérature, Esthétique, Paris, CNRS Editions, 2013

- Michel de Certeau, L'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2007 [1975].

- Roger Chartier, Au bord de la falaise. L'histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 2009 [1997].

- Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, 2016.

- Laurent Demanze, Un nouvel âge de l'enquête. Portraits de l'écrivain contemporain en enquêteur, Paris, Corti, 2019.

- Marie Panter, Pascale Mounier, Monica Martinat et Matthieu Devigne (dir.), Imagination et histoire. Enjeux contemporains, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015.

- Robert Dion, Frances Fortier, Barbara Havercroft et Hans-Jürgen Lüsebrink (dir.), Vies en récit. Formes littéraires et médiatiques de la biographie et de l'autobiographie, Québec, Nota Bene, 2007.

- Robert Dion, Des fictions sans fiction ou le partage du réel, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2018.

- Philippe Forest, « Les romanciers et la matière historique » , L'histoire saisie par la fiction, Le Débat, n°165, 2011/3.

- Alexandre Gefen, Inventer une vie. La fabrique littéraire de l'individu, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2015.

- Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017.

- Jean-François Hamel, Revenances de l'histoire. Répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, 2006.

- François Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

- Inculte (collectif), Devenirs du roman, vol. 1, éd. Naïve, 2007.

- Inculte (collectif), Devenirs du roman. Écritures et matériaux, vol. 2, éd. Inculte, 2014.

- Ivan Jablonka, L'histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014.

- Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques (1979), Paris, Éditions de l'EHESS, 1990.

- Siegfried Kracauer, L'Histoire - Des avant-dernières choses, Paris, Stock, 2006.

- Annick Louis, « Ce que l'enquête fait aux études littéraires : à propos de l'interdisciplinarité », in Fabula / Les colloques, « Littérature et histoire en débats ».

- Judith Lyon-Caen, Dinah Ribard, L'Historien et la littérature, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2010.

- Judith Lyon-Caen, « Les mots et les récits des morts », in Revue d'histoire moderne & contemporaine, 2018, n° 65-2, p. 54-67.

-, La Griffe du temps. Ce que l'histoire peut dire de la littérature, Paris, Gallimard, « Essais », 2019.

- Danièle Méaux (dir.), Les Formes de l'enquête, Revue des sciences humaines, n°334, Villeneuve d'Ascq, Presses du Septentrion, 2019/2.

- Paule Petitier et Sophie Wahnich (dir.), La fin de l'histoire, Écrire l'histoire n°15. Histoire, Littérature, Esthétique, Paris, CNRS Editions, 2015

- Nathalie Piégay, Le futur antérieur de l'archive, Rimouski, Tangence, 2012.

-, L'Érudition imaginaire, Genève, Droz, 2009.

Jacques Rancière, Les Noms de l'histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Éditions du Seuil, 1992.

-, « Le concept d'anachronisme et la vérité de l'historien », L'Inactuel n° 6, 1996, p. 53-68.

-, « De la vérité des récits au partage des âmes », in Critique, 2011, n° 769-770, p. 474-484.

- Gianfranco Rubino (dir.), Le sujet et l'Histoire dans le roman français contemporain, Macerata, Quodlibet, 2015.

- Gianfranco Rubino et Dominique Viart (dir.), Le roman contemporain face à l'histoire, Macerata, Quodlibet, 2015.

- Lionel Ruffel, « Un réalisme contemporain : les narrations documentaires », Littérature, n° 166 (2012/2).

- Lionel Ruffel, Le dénouement, Lagrasse, Verdier, 2005.

- Lionel Ruffel, Brouhaha. Les mondes du contemporain, Lagrasse, Verdier, 2016.

- Lionel Ruffel, Trompe-la-mort, Lagrasse Verdier, 2019.

- Sylvie Servoise, Le roman face à l'histoire. La littérature engagée en France et en Italie dans la deuxième moitié du XXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.

- Dominique Viart, « Les littératures de terrain », Revue critique de Fixxion contemporaine, n°18, 2019.

- Marie-Jeanne Zenetti, Factographies. L'enregistrement littéraire à l'époque contemporaine, Paris, Classiques Garnier, 2014.

-, « Un effet d'enquête », in Fabula / L'Atelier, 2019.

 

Lieu

Université de Lausanne

Information
Places

20

Délai d'inscription 27.11.2020
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